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Libre pensée : Pourquoi écrire en langue française ? Par Mouhamed Harmel


On n’a cessé de me dire depuis que j’ai publié des romans, et que j’ai persisté à faire la philosophie en français : pourquoi le français ? On n’a pas cessé de me le dire. Il y a une erreur fondamentale dans cette question, mais c’est parce que c’est une fausse question. Ça n’a jamais été une question. En admettant que ce soit une question, quelle est l’erreur ? l’erreur ici c’est le choix : un écrivain a des histoires à raconter, un philosophe une pensée à transmettre et puis il choisit une langue, et comme l’arabe serait pour nous plus légitime alors on choisit l’arabe, et d’ailleurs on y décèle déjà une contradiction : il faut choisir une langue pour véhiculer un contenu, mais il faut choisir l’arabe.

Au fond, ce n’est pas une question qui porte sur le choix, au fond c’est une accusation, une exclusion, un bannissement, une condamnation, un abandon, la cruauté de l’indifférence qui est notre dû pour écrire en français. Quand j’étais enfant, l’écriture était pour moi une manière d’affronter la cruauté de la vie, qui malgré sa beauté inouïe, frappait par coups violents. Écrire était une manière de dompter ces coups violents, de les comprendre . Écrire c’était ma manière de supporter. Et j’écrivais en français. Je n’ai jamais choisi. Pour moi, écrire, la langue française et le salut sont trois choses indissociables qui forment un corps. Je me suis creusé mon terrier comme dirait Deleuze, je me suis fait un nid fait de bouts de terre et de filets de salive, ces bouts de salive étaient faits de mots, et les mots étaient en français.

M’arracher la langue française, c’est m’arracher l’écriture. M’arracher l’écriture en langue française, c’est m’arracher un bout de ma chair. Avec la révolution, j’ai été arraché à la fausse intimité protectrice qui me préservait d’un dehors que je savais malade et qui était notre maladie communément déniée. J’ai commencé à comprendre ce que l’on reprochait au français : la langue du colonisateur, la langue du bourgeois, reflet d’une lutte de classes, de rapports de domination : sans le savoir, j’étais un traître, un complice, ou faute de l’être, une victime : un orphelin du pouvoir occidental. C’est qu’on lui reproche de ne pas être une langue mère, une langue légitime, on lui reproche d’être une langue étrangère qui corrompt le sol natal.

Cela suppose bien sûr l’arabe comme la seule langue légitime. La langue nationale, la langue pure, la langue organique, la langue du peuple, le seul ‘outil’ légitime pour résister à l’oppression. Or premièrement, durant toute ma scolarité, l’arabe et le français étaient affectés du même coefficient, je les ai donc toujours considérés comme également légitimes, deuxièmement , les institutions scientifiques font usage du français, excepté les sciences humaines qui militent pour l’arabisation et ne cessent de marginaliser le français. Deuxièmement, historiquement parlant (nous faisons plus dans le mythe que dans l’histoire): il fut un temps où l’arabe aussi est venu du dehors et s’est imposé par la violence, et il a triomphé sur le plan de la légitimité par la domination et par le mensonge idéologique puisqu’on en faisait la langue de Dieu, et si Dieu parle en arabe alors la légitimité est déjà réglée. Quelle différence entre le français comme langue du colon, de la Civilisation et du Progrès, et l’arabe comme langue des conquérants ou comme langue de Dieu ? Aucune : deux processus d’acculturation par violence, et par une assise de légitimité idéologique.

Le premier argument a perdu de son autorité puisque je faisais partie de la dernière génération avant l’arabisation progressive de l’enseignement, même si les deux coefficients sont demeurés identiques. Mais le deuxième argument tiendra toujours : remonter dans l’histoire nous fait basculer des cultures se présentant comme des données parfaites et immuables toutes faites vers la contingence des processus d’acculturation, vers les devenirs et les mutations des sociétés, vers l’inscription de la langue sur le terrain des forces, des luttes, de la volonté de puissance. En ce sens, l’arabe n’a prééminence sur le français que par ancienneté d’assimilation et par souci mal explicité d’unification et de simplification de l’hétérogénéité vers le même et l’homogène. Le présent s’inscrit encore dans ce processus : il y a une rancune, un ressentiment contre la langue française, la volonté d’en finir avec. On veut la bannir, on veut l’exclure. On continue dans la logique de l’ exclusion, on combat l’exclusion par l’exclusion : Bourguiba a exclu l’arabe du discours scientifique, ceux qui ne maîtrisaient pas le français étaient exclus de l’élite scientifique. Maintenant, on va se venger : on va bannir le français et recommencer à zéro, mais on va justifier cette destruction par un discours idéologique sur une identité pure qui a été corrompue. Et surtout ne pas sous-estimer le rôle des illusions morales et religieuses pour conforter la certitude dans le bien-fondé de cette démarche.

Cette situation nous conduit dans un entre-deux : le français est encore une langue nationale dans une certaine mesure, et déjà il ne l’est plus. On me dit que je n’écris pour personne. Ni pour les Tunisiens parce que le peuple tunisien n’a rien à foutre du français dans « l’ère de la décolonisation », ni pour les voisins du Maghreb pour les mêmes raisons, mais également parce que c’est rare d’exporter les écrits tunisiens vers les autres pays. Les bouquins pleuvent sur nous depuis la France, mais si on écrit à partir d’une maison d’édition tunisienne, il y a de très fortes chances que notre livre reste coincé dans le pays : même les œuvres d’art n’ont pas de visa. Nous sommes donc aussi coupés de la France, coupés du reste du monde. Nous autres qui écrivons en français, mais depuis la Tunisie, nous lâchons nos écrits dans un no man’s land, où leur existence correspond avec leur non-existence. Nous sommes des auteurs, reconnus et non reconnus, et donc invisibles. Il se pourrait que nous n’ayons pas le talent pour être de bons écrivains, mais nous ne le saurons jamais, parce que nous sommes déjà exclus pour d’autres raisons.

La mode est au pluralisme technique des langues, dans le sens où la langue est une question d’usage, de communication, pluralisme qui s’adapte à la mondialisation, et à la mobilité du capital. S’accrocher à une langue pour écrire, c’est ne jamais pouvoir dépasser notre propre silence. Soit, mais il y a pour tout écrivain, une langue qui est le corps, et les autres pourraient être des outils, des vecteurs, mais pas cette langue, c’est un peu comme une langue mère, non pas de la nation, mais langue mère de l’écriture. Parce que j’ai fait sans le choisir de cette langue mon corps d’écriture, je suis déjà exclu des débats, exclu d’un horizon de lecture, horizon d’attente et de partage, de cet espace public. Il n’y a pas de diffusion de pensée. On écrit pour le vide. Mais ce vide est pour un peuple, il est toujours là.

Je ne milite pas pour la francophonie qui est d’office un combat de politique politicienne. Ceux qui militent pour la francophonie s’en foutent royalement de la francophonie. Ils savent même pas ce qu’est vraiment la francophonie, ils n’ont même pas une carte, un répertoire de la francophonie, et puis c’est un combat qui a des relents de nostalgie pour le colonialisme.

À la limite, on peut écrire en français, mais on doit se sentir coupable, on doit avouer le handicap, on doit être content d’être toléré, ou bien on est des complices inconscients. Tu écris pour qui ? Pour personne… Ou comment broyer des rêves en devenir… Et en cela, les militants virulents pour l’arabophonie se pensent les seuls héros légitimes alors qu’ils sont en cela les complices des islamistes dans leur volonté de détruire la culture ‘occidentale’ qu’ils prennent à tort pour une culture du dehors, et en cela, comme les islamistes, ils ont la nostalgie d’un retour à une culture pure et endogène qui retrouverait une spiritualité décomplexée et s’édifierait à partir d’elle-même.

Non, je ne pas milite pas pour le slogan creux de la francophonie, mais pour continuer à écrire dans une langue qui, historiquement, est une langue nationale, culturelle et institutionnelle, pour que cette langue circule et continue à exister, maintienne un horizon. Contre les logiques de l’exclusion et de la revanche.

On ne cesse de Halaliser les penseurs ‘occidentaux’ à coups d’herméneutique en les coupant de leur potentiel critique envers la religion, cela est une exclusion de la pensée. On ne cesse d’exclure les démarches de penser et d’écrire en français, en les excluant de l’espace public (pas d’espace d’expression française pour les médias). Toujours cette logique de destruction pour homogénéiser ,purifier : écrit-on avec la main gauche qu’aussitôt on l’attache et nous force à écrire avec la main droite. On veut nous faire rentrer dans le moule. Nous ne cesserons jamais. C’est une promesse que nous nous sommes faites à nous-mêmes. Et nous imposerons notre pensée, nos écrits, et nos contributions. Je ne m’attacherai pas la main gauche pour n’écrire qu’avec la main droite, main pure, main bénie par la morale et la pureté. Comme a dit Kafka, qui était tchèque, mais écrivait en allemand : l’écriture est un salaire pour le diable.

Le français fait partie de la Tunisie parce que la domination coloniale et la politique de Bourguiba et des mouvements progressistes ont écrit l’histoire de la Tunisie, de la même manière que l’arabe fait partie de la Tunisie parce que les arabes conquérants ont écrit l’histoire de la Tunisie. La violence de l’implantation d’une langue n’est pas un argument contre son usage, parce que toutes les implantations se sont faites dans la violence. Celui qui dénonce une servitude volontaire la dénonce à partir d’une langue qui est aussi servitude volontaire…

Je ne m’excuserai jamais d’écrire ou de parler en français. C’est ma langue, et je me la suis appropriée. Je ne suis l’otage d’aucune culture, ou bien nous sommes tous déjà les otages d’une culture, et c’est seulement à partir de cette prise en otage que nous commençons.

NDR : Mohamed Harmel est un jeune écrivain tunisien, architecte de profession. Après son premier roman « Sculpteur de Masques » (2013), il publie « Les rêves perdus de Leyla » (2016). Les deux titres ont été primés par le Jury Comar.


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