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La fraude aux examens. Questions à… Ben Henda Abdelhamid


 

Ben Henda Abdelhamid:

  • Professeur de Sciences Physiques de 1969 à 1985
  • Inspecteur de l’Enseignement secondaire de Sc.Physiques de 1985 à 1990
  • Inspecteur Principal des Lycées et Collèges (Sc.Physiques) de 1990 à 2004 (aujourd’hui à la retraite)
  • Président du centre de correction du Bac à Béja sessions 1990, 1991, 1992, 1993, 2001, 2002
  • Président du centre de Collecte du Bac à Béja sessions 1994, 1995, 1996, 1997, 1998, 1999

Question 1 : Sous nos latitudes, le phénomène de la fraude aux examens s’amplifie depuis un certain nombre d’années. Comment l’expliquez-vous, en votre qualité de Professeur, de pédagogue et d’éducateur expérimenté et en tant qu’inspecteur principal et président de centre de correction et de collecte du Bac ?

J’élimine d’office les élèves du primaire chez qui le recours à la fraude est pratiquement inexistant ; c’est à l’entrée du collège que l’initiation à la triche démarre avec la multiplication des maîtres, des matières et le jeu de leurs coefficients. La formation court ensuite sur les sept années jusqu’au Bac. Un fraudeur invétéré est rarement un bon élève pas même un élève moyen ; seuls ceux qui n’ont rien à perdre prennent le risque de se faire prendre. Paradoxalement, le cancre qui fraude est quelqu’un qui s’accroche à ses études par tous les moyens, il est animé du désir de rester dans la course et refuse de se laisser éjecter du système.

L’amplification de la fraude est à prendre avec beaucoup de précaution en l’absence de statistiques fournies par le MEN avant 2011, je ne peux qu’en donner une idée. Dans un centre de collecte comme celui de Béja se traitent 1/6 des copies d’une session soit environ 20 à 22000 candidats. En comptant les cas de mauvais comportements ou d’agressions verbales en liaison directe avec les fraudes ou tentatives de fraude, on atteint à chaque session entre 50 et 100 cas. Les enquêtes révèlent que la responsabilité est souvent partagée entre les fraudeurs, les surveillants (complicité, négligence…) et même l’Administration du centre (on ferme les yeux sur les abus et infractions pour sauvegarder la réputation de l’établissement, comprendre son classement par taux de réussite au Bac, et par conséquent le siège du Proviseur !!). Il semblerait donc actuellement que le nombre de cas de fraudes avérées (données du Ministère de l’Education) et celui que colportent les médias ne concordent plus, d’où le malaise.

D’autre part, tout le monde s’inquiète de la fraude dès qu’elle touche au Bac ; personne, par contre, ne s’en préoccupe outre mesure en cours d’année où la banalisation de la triche à tous les niveaux rend presque « légitime » le recours à la fraude à l’examen final. C’est là qu’il faut creuser pour comprendre les raisons de cet état des choses :

  • La déliquescence conjuguée de l’autorité parentale et celle de la discipline au sein de l’institution scolaire depuis le début des années 80, fait que les élèves évoluent maintenant au Collège ou au Lycée en quasi-totale impunité.
  • Les attentes des parents sont à la mesure des sacrifices consentis (frais de scolarité de plus en plus lourds et surtout coût énorme des cours particuliers) ; d’où l’importance du retour sur investissement que constitue le Bac seul diplôme sanctionnant 13 années d’études et plus avec les redoublements. La pression qui en résulte pour les élèves est souvent intolérable et pousse à tous les risques.
  • L’effet néfaste du décompte de la moyenne annuelle à hauteur de 25% qui n’a eu comme effets pervers que d’abaisser la barre du rachat vers la médiocrité et à élargir la frange de cancres qui sont tentés de se donner par la fraude le coup de pouce nécessaire pour arracher le diplôme, désormais plus à leur portée.
  • Sur le plan purement pédagogique, le bachotage à tous les niveaux reste, pour toutes les disciplines enseignées, le facteur principal handicapant toute forme d’appropriation et d’intériorisation des savoirs qui restent superficiels et appuyés seulement sur la mémorisation éphémère et figée de modèles et recettes colportés en fausses copies. Le système du contrôle soi-disant continu des acquis des élèves est complètement défaillant, ne favorise aucune autonomie et la fraude constitue un de ses effets pervers.
  • La baisse générale du niveau de compréhension et d’utilisation des langues véhiculaires, le français particulièrement, rend aléatoire et parcellaire l’acquisition des notions dans tous les domaines autrement que de les mémoriser et de recourir à l’assistance de sa mémoire par les moyens illicites. Seulement, réciter sans raisonner ne suffit pas pour réussir une épreuve de Bac ; mais ça c’est une autre histoire !!

Question 2 : A votre avis, sommes-nous devant un fléau occasionnel ou bien en face d’une crise profonde et complexe, longue à surmonter ?

Il y a une culture de la fraude et de la transgression des lois qui est bien de chez nous. C’est un sport national auquel les parents, le père surtout, initient très tôt leurs enfants :

  • Ne pas respecter le code de la route, ne pas faire la queue et passer avant les autres ;
  • Faire des pieds et des mains pour connaître le résultat d’un examen et fêter l’évènement avant les autres « ploucs » pour leur montrer que l’on a des relations haut-placées.
  • Soudoyer, distribuer les bakchichs pour s’octroyer des passe-droits…
  • S’octroyer à n’importe quel prix le dernier cri des nouvelles technologies pour faire plus et mieux que les autres dans le domaine de la triche (d’où le marché florissant des « kits » et peut-être l’impression d’amplification du phénomène !)

Ils sont innombrables les exemples du comportement « normal » du Tunisien moyen qui, sans aller jusqu’à la prolifération de la contrebande et du trafic en tous genres, reflètent les aspects d’un incivisme chronique et endémique que l’on ne peut qu’assimiler à des maladies graves et de longue durée de notre société. La fraude aux examens n’est donc pas un fléau occasionnel, elle est ce que nous renvoie l’Ecole comme image des tares navrantes de notre société. Nous sommes condamnés à supporter cet état de fait pour très longtemps.

Question 3 : - Le dialogue national engagé récemment sur la réforme du système éducatif autorise-t-il l’espoir quant à l’éradication de ce mal, selon vous ?

Tant que le dialogue national n’a pas pris le taureau par les cornes en amenant, loin de toute arrière-pensée politique dans une première étape, toutes les parties prenantes à s’engager dans une analyse objective en vue d’isoler de manière intrinsèque les maux de l’Institution, on ne réussira ni à ressusciter la confiance dont elle jouissait, ni à la rétablir dans son rôle de « l’ascenseur social » qui faisait l’essentiel de son « aura » durant les premières décades suivant l’Indépendance.

Par ailleurs, nous sommes condamnés à faire du neuf avec du vieux, rétablir des normes ou en reconstruire sur les ruines de traditions déviantes et périmées ; il s’agit impérativement de réinventer dans cette optique les moyens de recycler, ce qui peut encore servir, rejeter sans états d’âme tout le reste en optant pour un « forcing » sur le nécessaire changement de mentalités susceptible seul de restaurer le respect de l’Institution et des différentes catégories des personnels la constituant, de la part de toute la Société.

Si la réforme va dans ce sens, oui, l’espoir est permis de réaliser des relations saines et normales entre tous les intervenants du champ éducationnel. Alors seulement, les études et les diplômes les sanctionnant retrouveraient leur prestige perdu et la fraude reprendrait ses modestes et véritables dimensions de folklore scolaire isolé, ponctuel et rare que l’on ne peut raisonnablement éradiquer totalement et définitivement un jour.

Propos recueillis par B.BH.

 


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