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Interview exclusive de Samir Marzouki : Nous devons à l’école de Bourguiba toutes les avancées de notre pays


Samir Marzouki est incontestablement une personnalité importante de l’élite tunisienne. Il l’est de par une longue carrière d’enseignant universitaire (plus de 40 ans) ; il l’est de par plusieurs responsabilités, à plusieurs niveaux, surtout dans le secteur de l’éducation et l’enseignement ; il l’est de par son implication continue dans la société civile et dans la dynamique culturelle, en Tunisie et à l’étranger, il l’est également de par son statut de créateur (écrivain bilingue), de traducteur (il a notamment traduit en français l’œuvre de son père, l’écrivain M’hammed Marzouki. Certains lui reproche ce trop-plein d’activisme, peut-être parce qu’ils en sont incapables, car pour lui, cela est motivé par une conscience de citoyenneté débordante et un amour de la patrie inaliénable. Il a bien voulu nous accorder l’entretien ci-dessous :

 

Plus de sagesse – et d’intelligence – chez le maçon analphabète que chez beaucoup d’intellectuels

 

1 – Vous êtes enseignant universitaire, poète bilingue, homme des médias et de la société civile, autrement dit un intellectuel. De par ce statut, vous avez sûrement une idée de la situation du pays et sans doute une position déterminée devant cette vraie banqueroute annoncée, notamment sur le plan économique? Quelles sont aussi, pour vous, les voies de l’espoir ?

Je n’aime pas le mot « intellectuel » et je ne me considère pas vraiment comme tel. Je préfère le mot « citoyen ». Mais je ne veux pas faire de la démagogie (c’est, pour moi, ce qui a perdu notre pays). Je me considère comme un citoyen qui a eu la chance de faire des études et qui donc, en contrepartie, doit restituer quelque chose au pays qui le lui a permis. Je dois aussi dire que, dans ma vie, j’ai rencontré plus de sagesse – et d’intelligence – chez le maçon qui a construit ma maison et qui était analphabète que chez beaucoup d’intellectuels.

La situation de notre pays m’atterre et pas seulement sa situation économique. Que nous soyons l’un des principaux fournisseurs de Daech en volontaires prêts à mourir et qui meurent, que, dans mon quartier, je voie passer tous les matins des femmes en niqab emmenant leurs gosses à l’école et des barbus hirsutes conduisant avec arrogance des 4×4, que j’entende et lise les pires aberrations sur les médias et les réseaux sociaux, que je voie l’état de délabrement de nos infrastructures et les décharges à ciel ouvert que sont devenues nos villes, que des jeunes gens, formés à l’école tunisienne, assassinent leurs concitoyens et des hôtes étrangers, dans l’équanimité et sans aucune hésitation, que le corporatisme triomphe et que tous se disputent les lambeaux d’une économie qui étouffe, que les chômeurs exigent un recrutement immédiat et les chanceux qui ont du travail bloquent tout pour être augmentés, tout cela m’inquiète pour ce pays millénaire.

Mais ce pays en a vu d’autres durant son histoire. Je pense et j’espère qu’il s’en sortira grâce à l’élan de ceux qui l’aiment et sont prêts à donner leur vie pour lui, grâce aussi à une sorte de sagesse qui fait que la majorité de ses citoyens, malgré les aventuristes et les politiciens véreux, parvient toujours à trouver des compromis viables.

2 – Et le rôle de l’intellectuel dans tout cela, même si vous dites ne pas vous reconnaître dans ce statut, du poète aussi comme vous êtes, comment serait-il d’un quelconque apport dans l’opération de sauvetage ?

Dans le film de Youssef Chahine « Le Moineau », qui est pour l’essentiel une analyse des causes de la débâcle de 1967, la guerre des six jours, il y a une scène à laquelle on a peu prêté attention et qui, à mon sens, contient le message fondamental du film. Le personnage principal y discute avec un autre, un ingénieur si je me souviens bien, qui lui dit en substance que si chacun, là où il était, avait exécuté sa tâche avec conscience et compétence, l’Egypte n’aurait pas connu cette défaite historique. Je dirais exactement la même chose de notre situation. Le silence, les complicités, la peur, ont conduit à la dérive du régime de Ben Ali et au soulèvement dont ont largement profité les nouveaux prédateurs. Seul un sursaut de la société civile et des simples citoyens a permis de rétablir un équilibre précaire, toujours menacé. Pour préserver l’essentiel , l’intellectuel comme vous dites mais aussi n’importe quel citoyen, doit s’obliger à ne pas fermer les yeux, à être constructif mais critique, à dénoncer toutes les dérives et toutes les déviations. Pour moi, il faut proclamer la vérité haut et fort, accepter le débat et ne pas avoir froid aux yeux mais surtout faire son travail le plus scrupuleusement du monde et ne pas bloquer la machine économique.

Quant au poète, je ne crois pas qu’il ait un rôle particulier sinon chanter, comme Sghaier Ouled Ahmed, l’amour du pays vrillé à nos corps ou le mérite de nos femmes qui résistent farouchement à l’obscurantisme.

 

Pour résoudre les problèmes de l’enseignement : la rigueur et l’acceptation du risque de l’impopularité

 

3 – Vous êtes aussi un enseignant et vous avez été un responsable dans le secteur, à plusieurs titres. De par cette longue et riche expérience, quels sont les vrais problèmes de l’enseignement, tous niveaux confondus, en Tunisie et quelles démarches ou décisions peut-on envisager pour les résoudre ?

Il y faudrait un volume entier. Mais tâchons de résumer. Notre principal problème a été démagogique : baccalauréat compensé avec 25 % de contrôle continu qui, même dans les écoles publiques, ne reflète pas le niveau réel des élèves – que dire des scandales perpétrés par certaines écoles privées ? -, orientation aberrante où une formule générale détermine l’avenir des étudiants à partir de leurs notes dans des matières qu’ils ne vont pas étudier et où la part de la note obtenue dans la matière à étudier est congrue, niveau général de quelques enseignants qui laisse souvent à désirer, système éducatif qui s’auto reproduit par cooptation et non par sélection rigoureuse, système LMD tunisifié, abâtardi, qui est l’un des plus fous au monde, qui permet aux étudiants de réussir grâce à des matières dites transversales et d’autres, optionnelles, avec des notes catastrophiques dans leur spécialité, où la compensation est pratiquée à grande échelle de sorte que l’enseignant un tant soit peu rigoureux est considéré comme un bourreau par les étudiants et l’administration, milliers de diplômés sans véritable qualification ou réelle chance de recrutement jetés sur le marché du travail, curricula quelquefois déterminés en fonction des spécialités des enseignants et non des besoins des étudiants, absentéisme généralisé, triche et plagiat à tous les étages. J’arrête ou je continue ?

Quelles solutions : la rigueur et l’acceptation du risque de l’impopularité. Autrement dit des solutions chirurgicales. Quelques une des mesures prises ces derniers temps vont dans ce sens, ce dont je me félicite et félicite les responsables mais pas toutes malheureusement.

 

4 – Seriez-vous d’accord avec ceux qui font assumer à l’école de Bourguiba les défauts et les carences actuelles de la société tunisienne ?

Excusez-moi, il faudrait être fou ou crétin pour le penser. Nous devons à l’école de Bourguiba toutes les avancées de notre pays qui se distinguait dans son environnement africain et arabe grâce aux performances du système éducatif bourguibien. Nous devons même à cette école et à la façon dont elle a transformé le paysage tunisien de ne pas être tombés pieds et poings liés dans les griffes de l’obscurantisme alimenté par les pétrodollars. Mais il faut dire que la haine des ennemis de Bourguiba qui sont les ennemis du progrès, du modernisme et de la laïcité est tenace. N’ont-ils pas voulu détruire son mausolée ?

 

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5 – Venons-on à votre spécialité professionnelle, l’enseignement du français. Quels sont les problèmes spécifiques à l’enseignement du français en Tunisie ? Et quels sont les risques de cet enseignement à l’avenir ? Ou peut-être les chances ?

L’enseignement du français, comme l’enseignement tout court, ne se porte pas très bien et ce parce que cette langue n’est pas enseignée de façon rigoureuse et systématique depuis le primaire. La preuve est qu’elle se porte bien là où elle est enseignée de la sorte, dans certaines écoles privées et dans les collèges et lycées pilotes. Ailleurs, sauf exception heureuse, il s’agit de bricolages et il n’y a pas lieu de s’étonner du résultat obtenu. Comment voulez-vous que les élèves maîtrisent le français si la plupart des instituteurs qui ont la charge de l’enseigner ne sont pas spécialisés dans son enseignement, ne le maîtrisent pas bien eux-mêmes et l’enseignent sans plaisir ? Ajoutez à cela, même à l’université, le conservatisme pédagogique et, plus généralement, la réduction de l’environnement francophone des élèves, la panne de l’ascenseur social scolaire et vous comprendrez les difficultés que traverse cet enseignement.

Cependant, notre positionnement dans la sphère économique francophone, l’impact réel que la langue française continue d’avoir sur le marché du travail, nos relations très étroites avec la France, la prise en compte de nos concitoyens qui vivent dans les pays francophones, nous obligent à trouver des solutions rapides à ce problème, des solutions techniques et culturelles dont nous pourrions longuement discuter mais des solutions qui n’auraient rien à voir avec l’utopisme et l’absence de sens du réel de ceux qui disent  » y’a qu’à remplacer le français par l’anglais », les « Yaca » comme les appelle Pierre Daninos.

 

Ma part arabe est importante, prépondérante mais il y a d’autres aspects dans ma personnalité

 

6 – Vous êtes aussi un expert international en matière de francophonie, pouvez-vous nous dire comment se présente la situation de la langue française dans le monde ?

Il faudrait consulter le rapport que publie l’Organisation internationale de la Francophonie tous les quatre ans et dont j’avais imaginé, avec d’autres dont l’actuel responsable, Alexandre Wolff, la structure, le contenu et la méthodologie quand j’étais directeur de l’Observatoire international de la langue française qui le publie. En gros, le français progresse en nombre de locuteurs dans le monde, essentiellement grâce au fort taux de natalité des pays africains francophones, mais il a également des avancées dans des fiefs anglophones traditionnels. Il est toujours fortement concurrencé par l’anglais, lequel est concurrencé par l’espagnol. Il devrait continuer à progresser mais que deviendra le monde dans cent ans ? Je pense au mandarin qui progresse aussi et qui bénéficie d’un nombre de locuteurs impressionnant et d’une offensive chinoise tous azimuts, particulièrement en Afrique subsaharienne. On peut, sur cette question, consulter les travaux remarquables de mon ami Louis-Jean Calvet, le célèbre linguiste né à Bizerte et qui y revient tous les ans, sur ce qu’il appelle  » le poids des langues ».

 

7 – Cela n’est évidemment pas sans un lien étroit avec la francophonie comme politique, avec les hauts et les bas de la politique, quelles sont les principales articulations de l’évolution de ce concept en rapport à la situation où l’on est aujourd’hui en termes de heurts et de croisements culturels et civilisationnels ?

La Francophonie, sous l’impulsion des fondateurs, Senghor, Bourguiba, Hamani Diori, a été dès le départ un mouvement interculturel où le français entrait en dialogue avec les autres langues en présence dans l’aire francophone, celle des pays qui, selon la formule de Mitterrand, ont le français en partage. Ce fut au départ un instrument de coopération culturelle et technique puis c’est devenu, avec les sommets de la Francophonie, tout en gardant cette dimension, un mouvement politique. Moi qui ai pratiqué la coopération francophone en tant que directeur de l’éducation et de la formation à l’Agence internationale de la Francophonie, je sais que cet aspect de la Francophonie est utile et viable. Mais je suis un peu plus dubitatif sur la dimension politique même si le mouvement d’adhésion de pays nouveaux à l’Organisation internationale de la Francophonie est incessant.

 

 

8 – Pour le fils de M’hammed Marzouki, un phare de la littérature tunisienne de langue arabe et un non francophone, comment s’explique la dominance de la langue française dans votre famille, car si je ne me trompe, vous êtes à 75 % de francisants ? Cela n’affecte-t-il pas ce qu’on entend dire dans certains nouveaux discours, votre capital d’identité et d’authenticité ?

C’est vrai que nous sommes 4 francisants sur 6 frères et soeur. Seuls l’aîné et le plus jeune ne le sont pas mais cela fait deux tiers et non trois-quarts, 66 % et quelques et non 75%. Une majorité confortable, en tout cas.

Mon père ne connaissait pas le français mais il m’avait encouragé à étudier le français. Me voyant hésiter, après le baccalauréat de Philosophie et Lettres modernes, entre le français, l’arabe, l’anglais et la philosophie, avec une préférence assez nette pour le français, il m’avait dissuadé de faire de l’arabe en me disant que j’en savais assez et que ce secteur était encombré. Ensuite, il me semble que j’ai eu plus d’influence sur ma soeur et mes frères que mon frère aîné, Riadh, universitaire arabisant, actuellement retraité.

Notre identité et notre authenticité n’ont par ailleurs rien à envier à celles des arabisants car, comme vous le savez, moi par exemple, j’écris et je publie aussi bien en arabe qu’en français et mon premier livre publié fut rédigé en arabe. Je m’intéresse beaucoup, par ailleurs, à la littérature arabe et j’ai publié des recherches sur les écrivains tunisiens arabophones, Chebbi et Béchir Khraïef en particulier. J’ai aussi publié une étude de littérature comparée portant sur Dante et Al-Ma’arri ainsi que d’autres travaux. Du reste, cette question de l’identité est complexe : ma part arabe est importante, prépondérante mais il y a d’autres aspects dans ma personnalité. Je ne pense pas en effet qu’une spécialisation dans la langue et la culture d’un pays étranger quoique proche vous laisse indemne. J’aime beaucoup la France, sa langue et sa culture et je leur dois beaucoup ; cependant, je ne crois nullement que cet intérêt, voire cette passion, affectent en quoi que ce soit mon intérêt, voire ma passion, pour la langue et la culture arabes, au contraire.

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Nous sommes sur la voie de la démocratie mais la destination est encore lointaine

 

9 – Cela nous conduit à poser le problème de la démocratie dans la Tunisie d’aujourd’hui : comment la voyez-vous et pensez-vous que le pays s’engage vraiment sur sa voie ?

Je pense que la démocratie se mérite et que seuls les peuples ayant une longue expérience politique et chez qui l’instruction et les lumières se sont largement diffusées sont capables d’une pratique correcte de la démocratie. Nous sommes sur la voie mais la destination est encore lointaine et les dérives auxquelles nous assistons, dans l’effarement, tous les jours, jettent un doute sur notre capacité à atteindre cette destination sans encombre. Il faut payer le prix de la démocratie et nous n’avons sans doute pas fini de payer ce prix. Est-ce que je dis cela parce que, au fond de moi, il y a un conservateur qui n’est pas mort ? Peut-être pas mais il n’empêche que je crois à l’ordre, à l’Etat, au drapeau national, à la vertu du travail autant que je crois aux valeurs suprêmes de la liberté, de l’égalité et de la justice et que je suis sensible à la détresse des démunis et des miséreux. Si la démocratie signifie l’anarchie et la disparition de l’Etat, je n’en veux pas; si elle conduit à faire retrouver aux citoyens leur dignité d’êtres humains, à tendre vers l’égalité des chances et pratiquer au quotidien l’égalité devant la loi et la liberté de penser, de s’exprimer et de vivre selon ses convictions même si celles-ci ne coïncident pas avec celles du groupe, j’applaudis des deux mains.

 

10 – Du côté de la création, cela fait longtemps, relativement, que vous n’avez pas publié. Peut-on espérer une prochaine parution qui ne saurait tarder ?

J’ai beaucoup publié, en 41 années de carrière universitaire, ouvrages et articles, dans les domaines de la littérature française contemporaine et médiévale, la littérature comparée, la littérature arabe, la littérature francophone, surtout tunisienne, la politique des langues, la didactique du français. Mais vous visez par votre question les ouvrages de création et c’est vrai que ma production s’est pas mal ralentie dans ce domaine mais qui s’intéresse vraiment à ce domaine depuis la révolution ? Je peux tout de même annoncer un troisième recueil de poèmes en français qui s’intitulera Sur la descente à reculons, reprenant un vers de « La Chanson du mal-aimé » de Guillaume Apollinaire qui paraîtra dès qu’un éditeur de la place osera de nouveau publier de la poésie francophone, et aussi un recueil de contes qui regroupera les soixante récits courts diffusés sur RTCI pendant deux saisons ramadanesques sous le titre Contes du vieux retraité. Et, si je vis assez longtemps pour le faire, j’ai envie d’écrire un roman en français mais ce sera après la retraite. Je l’appellerai soit Bonsoir le monde soit Une Vie de gratitude.

 

11 – Et le mot de la fin ?

Rabbi yostor.

 

Entretien conduit, pour tunivisions.net, par Mansour M’henni

 


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