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Chronique : Bourguiba penseur et pédagogue n’a rien à voir avec le Talbi-show


Par Mansour Mhenni

Dans une chronique précédente commentant l’intervention du président Béji Caïd Essebsi à l’antenne de la Radio nationale, en comparaison avec les interventions de Bourguiba à la radio par le passé, j’ai écrit ce qui suit : « D’abord, à ma connaissance, Bourguiba intervenait auprès de l’animateur ou du journaliste à l’antenne pour prodiguer ses conseils, pour rectifier le tir, jusqu’à la façon même de communiquer. C’est la logique de la classe qui continue et quand on a eu l’occasion, comme moi, d’avoir eu Bourguiba comme enseignant, en classe, ne serait-ce qu’un quart d’heure, on peut apprécier l’ampleur de l’intérêt pédagogique que Bourguiba mettait au centre de sa communication, jusque dans ses discours les plus courants. »

Un ami m’écrivit alors pour s’enquérir de ce statut d’élève de Bourguiba, dont je m’affublais, même pour un quart d’heure, au-delà du fait qu’à un certain moment, grâce aux médias audiovisuels, presque tous les Tunisiens étaient, à mon sens, des élèves de Bourguiba dans une classe ouverte à tous. De bons ou de mauvais élèves, appliqués ou réfractaires, mais ses élèves quand même.

Plus récemment, j’ai rencontré une ancienne photo, « rare », de Bourguiba dans une classe de filles. Elle était mise en ligne, sur sa page facebook, par Hassen Zargouni, je crois, ou simplement partagée par lui. L’idée m’a tentée alors, et l’envie aussi, de raconter cet événement qui n’était pas de peu d’effet dans notre vie de jeunes lycéens de l’année 1961-1962.

Cette année-là, le Lycée de garçons de Monastir ouvrait ses portes pour la première fois et j’ai eu (j’ai encore) l’honneur de faire partie de cet effectif inaugural qui lui donnait vie dans la nouvelle dynamique sociale du pays. Mais une légende tournait autour de la décision qui avait conduit à la construction de cet établissement :

Bourguiba devenu président de la République, une délégation de sa ville natale, Monastir, alla le voir pour lui demander de participer financièrement à l’ouverture, dans la ville, d’une école de l’enseignement zitounien. Bourguiba ne se déroba pas et tendit une somme d’argent dérisoire, ce qui ne manqua pas d’étonner ses concitoyens qui avouèrent ne pas s’attendre à une telle somme de la part d’un président de la République. Et Bourguiba de répondre : « Non, vous êtes venus voir un concitoyen, et c’est ce que je peux donner en tant que Monastirien. Mais si vous êtes venu voir le président de la République, celui-ci vous demande d’aller réserver un grand terrain et l’on édifiera pour vous un grand lycée qui mettra nos enfants sur la voie de la modernité. »

Il en fut ainsi et le lycée de garçons, dans toute sa majesté, ouvrit ses portes à la rentrée de cette année de 1961-62. J’avais onze ans et on était trois du même âge dans la classe de Première année B1, mais il y avait aussi des élèves bien plus âgés et bien plus imposants par leur taille : ils venaient de différentes régions de Tunisie et même de l’est de l’Algérie. De nombreuses compétences tunisiennes s’étaient longuement assises sur les pupitres de ce lycée dont on n’a jamais assez mis en valeur le rôle dans l’évolution et le développement de la Tunisie indépendante.

Notre salle de classe était la première en entrant dans la cour de l’établissement. Un jour on vit par les fenêtres, largement vitrées, de la dimension du mur de la porte, un groupe inhabituel de gens dans la cour, admirant la bâtisse et son architecture et se déplaçant petit à petit vers notre salle.

Soudain, ces visiteurs inconnus se retrouvèrent la plupart contre les fenêtres et à la porte d’entrée pendant qu’une demi-douzaine était sur l’estrade accompagnant une petite taille d’homme qu’on aurait classée de notre catégorie à nous, les benjamins de la classe. Nous n’en avions reconnu que Bourguiba et le proviseur du lycée. Notre professeur d’histoire et de géographie s’empressa de céder son siège et le président s’y installa derrière un globe terrestre bien campé sur le bureau de l’enseignant. Bourguiba s’érigea aussitôt en professeur et nous posa une question : « On vous dit que la terre tourne autour d’elle-même, pouvez-vous me dire alors pourquoi l’eau des mers et des océans reste collée à elle au lieu de tomber pendant sa rotation ? »

Le fils du proviseur, l’un des trois ou quatre benjamins que nous étions, se lança comme une fusée, la main levée et demandant à répondre, ce qui lui fut accordé par le professeur de circonstance qu’était donc le président. Du coup, l’enfant se figea, il n’eut aucune réponse et devint tout rouge. Rien ! Il ne dit plus rien et Bourguiba de lui expliquer qu’il faut apprendre à penser avant de chercher à répondre et de ne répondre que quand on a conçu et construit sa réponse. Le reste relève de l’anecdote : le professeur justifiant la panne de l’élève par le fait que la leçon sur l’attraction terrestre n’avait pas été abordée encore, et Bourguiba soulignant que ce n’était pas le contenu de la réponse qui importait mais l’état d’esprit qui permettait de s’en assurer avant de vouloir parler. Je crois qu’on était déjà à la conscience de devoir s’éduquer à l’esprit de méthode et au raisonnement des effets et des causes, comme dirait Voltaire. C’est bien cela Bourguiba.

J’en viens ainsi à cette photo de Bourguiba dans une classe de filles, une photo de grande valeur symbolique quand on sait le pari de Bourguiba sur l’enseignement et l’émancipation de la femme. Derrière le président, assis à la place du professeur, il y a un tableau noir aves quelques traits écrits à la craie blanche. Un statut sur la page facebook nous invite à prêter attention à la dernière ligne. Il y est écrit : « La liberté de l’Ijtihad dans l’interprétation du Coran ». C’est bien cela Bourguiba, la raison !

Dommage qu’un penseur, normalement d’une trempe similaire, Mohamed Talbi en l’occurrence, se mette à dénigrer Bourguiba pour faire les yeux doux à quelques-uns dont il se prétend l’adversaire, et surtout qu’il ne le fasse pas au nom de l’intelligence méthodique et rationnelle du savoir ! Il a cependant l’excuse de l’âge, ce dernier n’tant pourtant pas toujours un handicap intellectuel majeur, sauf dans certains cas. Peut-être était-il plus respectueux pour ce « premier doyen » de ne pas le tourner en spectacle dans un débat préfabriqué aujourd’hui pour d’autres intentions. Ou, peut-être, si le débat s’imposait, aurait-il été plus juste et plus sain d’inviter à y prendre part d’autres penseurs plus frais à défendre la même thèse que le nonagénaire amoindri, car on le savait malade depuis un certain temps. Peut-être même aurait-on mieux fait en usant de l’enregistré avec lui, plutôt que du direct. Car, de fait, la polémique sur le vin dans le Coran a traversé toute l’histoire de l’Islam et si l’on veut vraiment en faire un débat intelligent, on ne devrait pas la discuter de la manière cavalière dont certains médias cherchent à titrer plus un profit de show et d’audimat qu’un quelconque intérêt intellectuel.

Puisse Dieu accorder sa miséricorde à Bourguiba, il était sans doute plus grand que la vie.


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